Finis les reportages de la télé à papa ?

Je suivais l’automne dernier une formation, intitulée avec beaucoup d’ambition : montage et storytelling. Ou comment sublimer l’information par une forme attractive.

Avec beaucoup d’ambition, car qui peut se targuer aujourd’hui de connaître tous les codes de la vidéo, alors que celle-ci est en constante mutation ?

L’intervenant était un homme blanc, d’une cinquantaine d’années, qui n’avait pas d’expérience significative en télévision, mais plutôt dans les médias en ligne. Il était en outre un des fondateurs de la Revue Dessinée, ce qui lui procurait une légitimité indéniable à parler d’images, de composition et de scénarios.

Oui mais. Raconte-t-on une histoire aujourd’hui comme on l’a toujours racontée ? Même si c’est mon métier, que je construis des récits en vidéo tous les jours, j’ai pris conscience de l’évolution des pratiques.

Non, nous n’ouvrons plus un reportage par une séquence d’« acting », où l’interviewé doit se mettre en scène pour « illustrer le propos ».

Non, un reportage n’est plus construit autour de trois sonores, de trois personnes différentes.

Non, nous n’attendons pas 30 secondes pour « installer un décor », « savoir qui parle », « rentrer dans le sujet ».

Les réseaux sociaux ont métamorphosé la narration en images. Voici ce que j’en retiens :

Nota bene : je suis une jeune femme, née avec internet, qui n’a pas la télé. Mes sources d’information sont diverses, la radio et les réseaux sociaux sont mes références. Ceci ne s’applique pas pour les reportages des télés traditionnelles (quoi que).

Storytelling 1 : le témoignage

C’est le schéma que l’on retrouve le plus souvent sur Internet. Raison : il est très peu coûteux. Pour ça, il vous faut plusieurs ingrédients. Un très bon client, tout repose sur lui. Le temps que vous ne passez pas tourner des plans de coupe, ou à penser à une illustration, passez le à sonder vos interviewés potentiels. Avoir une caméra 4K, pour pouvoir cropper à l’envi dans l’image, et donc créer différentes valeurs de plan. Ce sera votre seul moyen de couper et arranger l’interview. Un bon éclairage mais surtout un son parfait (et de quoi scripter votre vidéo rapidement pour les sous-titres).

Les questions doivent être incisives. L’intervenant passionné. Ce que l’on cherche ici, c’est sa subjectivité. Stop l’objectivité, nous donnons la parole à une personne de terrain, qui « sait de quoi elle parle ».

L’intervenant doit reprendre la question du journaliste dans sa réponse, pour faire oublier qu’il existe un humain derrière la caméra.

Le moment de l’interview reste lui inchangé. Il faut avoir de la relance, pousser son interlocuteur dans ses retranchements pour avoir un témoignage véritable. L’intervenant doit être habité par son propos.

L’étape fatidique, c’est le montage. La dernière question, d’expérience mais ce n’est pas toujours le cas, appellera la meilleure réponse. Elle servira souvent d’appel, de teaser, d’accroche comme on le dirait pour un article rédigé. Cette phrase doit être courte, et doit interrompre l’internaute dans son infini scroll. Faire répéter cette séquence si l’intervenant a bafouillé. Cette phrase sera répétée dans le cours de la vidéo, avec son contexte.

Ensuite, s’en suit un montage classique : description du contexte, du général au particulier.

La vidéo doit être dynamique. On peut abuser des coupes, moins des crops dans l’image. On s’approche du visage de l’interviewé pour créer de l’émotion. On s’en éloigne pour le contexte, les aspects généralistes du témoignage.

Toujours penser à une fin : moins forte que la punchline réutilisée au début, cette phrase doit clore la vidéo. Comme une boucle bouclée.

Un design sonore bien senti achèvera de rythmer la narration. Le fameux « tadam » final de Brut rajoute une dimension essentielle : en l’entendant, notre cerveau perçoit le message « CQFD ».

Storytelling 2 : la déambulation

Autre genre vedette de ces nouveaux formats, la déambulation a pour objectif de renouer le lien avec l’internaute suspicieux. En suivant un journaliste, qui incarne la quête d’information, l’internaute en oublie souvent le montage, les choix éditoriaux. Le plus bel exemple est porté par Rémy Buisine pendant les manifestations de Nuit Debout. A l’époque comunity manager, il se balade, smartphone connecté à Périscope au bout du bras, entre les manifestants. Chacun est libre de lui suggérer une question, d’aller parler à une personne en particulier. C’était en 2016. Aujourd’hui, le journaliste citoyen travaille pour Brut et continue ses lives sur les mouvements sociaux.

Si elle apparaît naturelle, la déambulation requiert quelques qualités essentielles. Le journaliste doit savoir s’adresser à un auditoire, incarner le propos. Toutes les interviews doivent pouvoir être gardées dans leur intégralité. Les petites phrases impertinentes du journaliste sont les bienvenues (en fonction du média pour lequel on travail).

La déambulation commence par un plateau de situation : on pose les bases, le contexte. Cette séquence se termine généralement par une invitation à aller dans le détail. Il n’est pas rare d’entendre un « suivez moi », « nous allons rencontrer untel », « on vous montre », et le sempiternel « c’est parti ».

Le journaliste doit revenir plusieurs fois « se confier à la caméra » pour expliquer ce qu’il se passe à l’instant T. L’œil de Canal est un exemple à suivre en la matière. Les interviewés seront toujours filmés à côté du journaliste. Le rendu sera plus fort s’il existe une complicité entre les deux.

Ce schéma est celui qui ressemble le plus au reportage classique. Il faut multiplier les intervenants, mais surtout les témoignages. Les personnages publics, les politiques, ont moins leur place dans ces formats. Même si Hugo Clément termine souvent son reportage par l’interview d’un « officiel », comme on interrogerait l’acteur clé d’une enquête.

Retour du plateau pour la dernière séquence, avec un bref résumé du reportage en conclusion, et une ouverture.

Storytelling 3 : le mash up

En fait, c’est ce schéma qui coûte le moins cher. Les médias peu scrupuleux volent des images sur les réseaux sociaux pour raconter un événement. Les plus rigoureux passent par des banques d’images, ou décrochent l’accord des auteurs, même s’ils sont amateurs.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’une des étapes les plus importantes consiste en la vérification des faits. Il est très facile de faire mentir une image. Toujours vérifier la date et le lieu de sa prise de vue. Si le propos de la vidéo tient autour d’une seule image, il est nécessaire de l’accompagner d’un témoignage fort, idéalement de celui qui l’a tournée.

Les médias références en la matière abusent des effets : quand on a peu d’images, il faut de la créativité. Parmi eux, les ralentis, les accélérés, les retours en arrière, les inversions, les zooms, les crops, et les transitions.

Sans oublier le texte. Du texte, du texte, du texte. Certains diront que la voix off fait son grand retour, ça reste à prouver. L’internaute, comme vous le savez, passe son temps à visionner la vidéo sans le son. Elle doit tenir uniquement avec le visuel. Là, la transcription doit durer assez longtemps pour être lue par n’importe qui. Le tip : le monteur doit pouvoir lire la phrase deux fois avant de passer à une autre. Se limiter à deux lignes de texte, trois maxi.

La première image doit être la plus forte, c’est celle qui va attirer l’attention du scroller frénétique. La dernière séquence doit porter en elle la conclusion. Elle est souvent plus lente, dans les transitions et dans son contenu.

Storytelling 4 : le DIY

Emprunté à Youtube et Instagram, ce genre est investi par les médias qui s’aperçoivent de son succès. Il sert à montrer les bonnes pratiques. Pour la déco, pour la mode, la gastronomie mais aussi pour la vie courante.

La vidéo tient elle aussi le plus souvent autour d’une personne dont c’est la spécialité. Elle doit être légitime auprès de ses pairs. C’est cruel à dire, mais cette légitimité passe souvent par le nombre de followers. Encore une fois, elle doit s’exprimer aisément, ne pas avoir peur de la caméra.

Ici, il faudra savoir tourner « à l’ancienne ». Trois axes, trois valeurs de plans pour décomposer chaque action. Ne pas dépasser la ligne des 180° pour ne pas gêner la compréhension. La voix de l’intervenant coulera le plus souvent en off, mais il ne faudra pas oublier de revenir sur son visage.

Le plan final consiste souvent en un plan large, avec l’intervenant souriant, fier de son astuce.

FAQ

Quid des panneaux questions : c’est old, mais difficile de s’en passer. Il faut réussir à les rythmer. Le design sonore aide souvent.

L’objectif principal : renouer la confiance, faire oublier la caméra, le journaliste est un citoyen lambda qui témoigne, il n’a pas la science infuse. L’empathie à l’écran sera un plus.

Quelle durée : il y a un public pour les formats de 12 minutes. Les vidéos très courtes sont peut-être plus destinées aux réseaux sociaux comme Facebook, Twitter et Instagram.

L’importance des sources : pour lutter contre les fakenews, donner tous les moyens à l’internaute de vérifier par lui même les informations. Il ne le fera pas, mais c’est une garantie nécessaire pour le journaliste. Mettre en avant les images qui n’appartiennent pas au média.

Vidéo en ligne : quel(s) format(s) ?

mémoire vidéo en ligne
Quoi de mieux qu’une capture d’écran de Snapchat pour questionner les nouveaux usages du journalisme ?

L’année s’achève, et elle emmène avec elle mes quatre années d’études à l’IUT de Lannion. Point final de cette aventure studieuse mais surtout trépidante : la rédaction d’un mémoire sur la vidéo en ligne.

Après être passée par le service vidéo de L’Obs, la webradio francophone (mais barcelonaise!) Equinox Radio, l’AFP et France 3 Paris – Île de France, j’ai compilé mes quatre dernières expériences professionnelles pour interroger les tenants et les aboutissants de ce médium, utilisé par les médias depuis une dizaine d’années.

Résumé : Accessible au plus grand nombre, la vidéo en ligne est devenue, peu à peu, un moyen d’information pour les médias. Longtemps, des formats ont été cherchés. Ils permettraient aux journalistes de se focaliser plus sur le propos, que sur la technique. Mais peu ont réellement été adoptés. Contrairement à la télévision, aucun cadre ne vient prescrire un usage formalisé de ce médium. Ainsi, comment évolue-t-il à travers les années ? Nous verrons, avec ce mémoire de fin d’études, que la vidéo en ligne reste sujette aux innovations techniques et technologiques, donnant du fil à retordre aux journalistes désireux de se former. De nouvelles pratiques et des types de narrations récents émanent de ce flou constitutionnel. Et c’est ici la place du journaliste qui est remise en question. Face au smartphone des oreillettes vissées à la tête, agrégateur de contenus amateur sur Youtube ou maître de la caméra ? Le format interroge plus que la dimension temporelle, mais aussi la formation, la loi, les usages et les récits.

Remerciements : Philippe Gestin, mon tuteur ; Remedios Pascual-Sanchez (France Télévisions, RH) ; Emmanuel Tixier (France 3 Île de France, Web) ; Sylvie Guyot (AFP, Vidéo) ; Nicolas Salvado, Leslie Singla et Aurélie Chamrois (Equinox Radio) ; Laurence Dierickx (Simple Long Form) ; Guillaume Baptiste (AFP, Photo Desk) ; Elise Pouettre-Schwabedissen (28 minutes) ; Cédric Cousseau (L’Obs, Vidéo)…

Bibliographie : Liens vagabonds : appréhender la vidéo en 2016

Liens vagabonds : appréhender la vidéo en 2016