Zéro déchet : mode ou réelle prise de conscience ?

by Cathy Dogon



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Zéro déchet : mode ou réelle prise de conscience ?

Zéro déchet : mode ou réelle prise de conscience ?

by Cathy Dogon

Pictures: Cathy Dogon

Published on April 9, 2016

Le zéro déchet est déjà un mode de vie pour certaines familles françaises. Tous les jours, elles se préoccupent de l’impact qu’elles ont sur la planète en s’interrogeant sur leur façon de consommer, et de jeter. Parmi elles, celle de Claire Poirier, à Petit Mars (44), ne produit que 5 kilos de déchets par an et par personne.

Une trentaine de bocaux attendent d’être remplis dans le buffet familial. Tous sont produits en France et de la façon la plus écologique possible. Ces bocaux, ce sont que Claire Poirier emmène chaque semaine au marché de Nort-sur-Erdre (44) et à la coopérative biologique. Ceux qui servent à nourrir sa famille de trois enfants. Ceux qui alimentent sa nouvelle lubie : le zéro déchet.

Claire Poirier, main verte dans un gant de lin bio

Dans sa vie professionnelle, Claire Poirier est infirmière à mi-temps. Mais ce qui la passionne, c’est cette initiative écologique : le zéro déchet. Le principe est simple, réduire au maximum les produits jetés à la poubelle en leur trouvant soit une nouvelle vie, soit un nouvel usage. Pour cette mère de famille de 3 enfants, ce mode de consommation relève du bon sens, depuis maintenant 2 ans.

En 2013, Petit Mars (44) et le reste de la communauté de communes, décident de mettre en place la redevance incitative. Cette mesure, initiée un an auparavant par l’Etat, vise à mieux gérer les déchets en appliquant le principe du “pollueur-payeur” : celui qui jette, c’est celui qui paie. Pragmatique et organisée, Claire Poirier réfléchit à diminuer ses dépenses et se lance alors dans ce nouveau style de vie. Exit les emballages, retour à l’envoyeur des courriers publicitaires, et remise en cause de ses achats.

D’abord, l’initiative relevait pour Claire Poirier d’une prise de conscience. Le Français moyen jette entre 300 et 500 kilos par an (voir chiffres ci-dessous). Parmi ces déchets, de la nourriture et du plastique principalement. Quelques tours sur des blogs et plusieurs lectures plus tard, elle devient la chef de file du mouvement dans sa région : Claire Poirier a une solution pour tout. Enfin presque.

Une organisation au bocal près

Chaque vendredi, les bocaux sont empilés dans un panier, chargés dans la voiture direction Nort-sur-Erdre, le marché de proximité. Là bas, les commerçants la reconnaissent. Pas besoin d’ouvrir la bouche, le récipient suffit à chacun pour savoir quoi mettre dedans. Le fromager lui sert du beurre, de la crème, de l’emmental et autres lactoses pour la semaine. Le maraicher remplit les sacs à vrac – en lin, et faits maison ! – de fruits et légumes de saison. Tous habitués à la démarche, ils facilitent la tâche à cette avant-gardiste.

Les fraises ayant pointé le bout de leur nez, un nouveau vendeur s’est installé. Empactées dans des barquettes, Claire Poirier explique sa démarche : “Serait-il possible de les transvaser dans ce bocal ?” Interloqué mais bon commerçant, le revendeur s’attèle. “Auparavant, une telle demande m’aurait valu des frayeurs”. Timide, la Madame Zéro Déchet de la région a réussi à dépasser sa discrétion grâce à son expertise. Elle sait ce qu’elle veut, et n’acceptera plus de plastique chez elle.

En plus d’être un mode de consommation, c’est devenu une véritable philosophie de vie

Claire Poirier ne jette plus, mais elle réfléchit toujours à une manière de mieux consommer : locale, éthique et saine. “L’unique écart que je m’autorise, ce sont les bananes, le seul fruit que mon fils adolescent mange”.

Son souci du moment : le smartphone. “Il me semble que j’en ai réellement besoin, pour twitter en faisant les courses et gérer ma communauté (qui réagit sur son blog, ndlr). Mais je ne trouve pas d’appareil qui corresponde à mes critères”. Cette réflexion, elle l’a aussi pour les objets du quotidien : “la brosse à dents par exemple est difficile à se procurer. Celle qui me conviendrait le mieux est en bois et fibres naturelles, mais fabriquées par une entreprise polonaise en Inde”.

Garantie sans perte de temps, ni d’argent

D’après elle, la pratique n’est ni chronophage, ni onéreuse. “J’ai optimisé ma façon de faire les courses. Moins de temps passé à flâner dans les rayons du supermarché – je n’y mets plus les pied – mais plus de temps à cuisiner”. L’emballage étant omniprésent dans les produits transformés, la préparation se fait à la maison. Le goûter est concocté tous les jours par la mère de famille attentionnée : ce vendredi d’avril, ce sera crème au chocolat et cookies.

Côté finance, les préparations maison ont aussi du bon. Certes, il faut se fournir en magasins bio – les grandes surfaces proposent rarement du vrac – et cela peut coûter plus cher, mais seules les matières premières sont nécessaires ! “Sur deux ans, avec un nouveau-né dans le foyer, je ne peux pas dire si notre situation a évolué grâce ou à cause du zéro déchet” explique Claire Poirier. “Une chose est sûre, notre pouvoir d’achat n’a pas diminué”. Pour cette journaliste de France 2, l’opération ne s’est pas révélée si concluante.

L’initiative s’étend dans la région nantaise, ils seraient aujourd’hui 500 à pratiquer ce mode de vie. Sur les réseaux sociaux, jusqu’à 1 200 personnes s’intéressent au Zéro déchet dans le Pays de Loire. Qu’en est-il cependant de l’économie du coin ? La consommation auprès des circuits bio et courts bouleversent les enjeux financiers et les professions de l’agroalimentaire.

Zéro déchet, zéro secret

Bien que le mouvement se développe en France, il reste marginal. En cause, les différentes idées reçues qui circulent sur le sujet. Fact-checking sur un mode de consommation aux allures contraignantes, mais plus respectueux de l’environnement.

1. Produire zéro déchet, c’est possible

FAUX. Si un tas de solutions sont décrites dans les livres pour à peu près tous les domaines de la consommation, quelques moments du quotidien ne peuvent pas se réaliser sans l’acte de jeter. Qu’en est-il du papier toilette ? Ou encore des cosmétiques ? Claire Poirier avoue jeter 5 kilos de déchets par an et par personne, en vivant avec son mari et trois enfants.

2. La diminution des déchets n’est pas significative.

FAUX. “Aujourd’hui, chacun d’entre nous produit 590 kg de déchets par an, qui se retrouvent dans nos poubelles et les conteneurs de tri (365 kg) ainsi qu’en déchèterie (225 kg)” annonce l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) sur son site internet. Pour Claire, son mari et ses trois enfants, les déchets sont réduits à 5kg par an par an et par personne.

3. C’est une pratique chronophage.

FAUX. Peu d’études se sont intéressées au temps passé à faire les courses en grande surface ou au marché. L’expérience de Claire Poirier démontre en revanche que moins jeter ne correspond pas à passer plus longtemps à réapprovisionner les placards. L’écologiste dans l’âme dit même avoir gagné du temps en organisant mieux son planning : “en passant trois quarts d’heure à une heure au marché et un quart d’heure à aller chercher mes aliments au drive d’une grande surface par semaine, ainsi qu’en me déplaçant une fois par mois au magasin de vrac, j’ai réussi à économiser deux heures. Deux heures que je ne passe plus à flâner dans les rayons des supermarchés, mais à cuisiner”.

4. Le mode de vie “zéro déchet” est une pratique récente

VRAI et FAUX. “La première redevance incitative date de 1945 et est autrichienne” raconte Sylvie Lupton, spécialiste en économie des déchets.  Aux Etats Unis, la préoccupation date d’une trentaine d’années. C’est l’association Ecocycle, à but non lucratif, qui a initié la démarche auprès des collectivités territoriales. En France, les premiers travaux ne remontent qu’à une quinzaine d’années. En matière de pratiques individuelles, la référence dans le mouvement est Béa Johnson avec son livre “Zero waste home”. L’expérience de la Française expatriée aux Etats Unis a débuté en 2008.

5. Consommer sans emballage coûte plus cher

VRAI et FAUX. Cette même Béa Johnson avoue avoir fait 40% d’économie, qui viennent aussi d’une façon de consommer centrée sur l’essentiel. En réalité, la pratique du zéro déchet modifie fondamentalement les modes de consommation pour une raison simple : la plupart des aliments sans emballage, dits “vendus en vrac”, se trouvent dans les magasins bio. Et les prix des matières premières sont plus élevées que dans les supermarchés. En revanche, les produits transformés étant difficiles à trouver sans emballage, la plupart des gâteaux ou bonbons doivent se faire à la maison. D’où le coût de revient. L’un dans l’autre, Claire n’est pas capable de prouver qu’elle a gagné en pouvoir d’achat.

6. Seuls les occupants de maison peuvent s’impliquer complètement dans cette pratique.

FAUX. La base de ce mode de vie est le compost, comme le signifie l’ADEME : “en compostant nos déchets organiques, nous pouvons alléger notre poubelle de 60 kg de déchets par an et par personne”. Pour cela, la propriété d’un jardin facilite souvent la démarche. Cependant, il est possible de créer son lombricomposteur dans son appartement ou encore de profiter de ceux que certaines communes mettent à disposition.

7. Le zéro déchet ne peut pas se pratiquer partout.

VRAI. La situation géographique joue un véritable rôle dans la mise en place d’un tel projet de vie. S’il est plus facile de trouver une biocoop en ville, il est cependant moins aisé de se procurer des aliments chez le producteur local. Et inversement.
L’État a d’ailleurs mis en place une politique incitant les communes, comme Petit Mars, à devenir plus responsables. L’opération “zéro déchet, zéro gaspillage” a pour but de “réduire les sources de gaspillages et donner une seconde vie aux produits” ainsi que de mieux recycler. Elle regroupe depuis fin 2015 7 millions de Français. L’économie d’une telle initiative est estimée à 43 millions d’euros par an.
Cartographie : 95 territoires se sont engagés à réduire 10% de leurs déchets depuis fin 2015.

Pour autant, les Français ne sont pas les meilleurs élèves en Europe.

8. Ce mode de consommation nuit à notre économie.

VRAI et FAUX. Telle qu’elle existe aujourd’hui, notre économie va être bouleversée par la montée en puissance de ce mouvement : moins de consommation d’emballage = moins d’emplois dans le conditionnement et la production de plastique et carton. En revanche, la pratique induit à elle seule des emplois (notamment dans le tri des déchets, dans la réparation et le recyclage de l’électro-ménager…) et amène à repenser notre système de fonctionnement en une économie circulaire.

L'impact sur notre économie
Suite à sa prise de conscience écologique, Claire Poirier a monté son entreprise : elle fabrique des sacs en coton bio ou lin français destinés à recueillir des aliments en vrac, ainsi que divers linges à l'utilisation quotidienne et réutilisable (cotons démaquillants, serviettes hygiéniques, couches...).

Je ne crois pas au zéro déchet dans une économie capitaliste où l’on pousse à la consommation.

Sylvie Lupton est enseignante-chercheuse à Novancia, et auteure de Économie des déchets, Une approche institutionnaliste. Si elle prône un système plus respectueux de l’environnement, elle a peine à imaginer la généralisation de ce mode de consommation : “mettre en place une politique ‘zéro déchet’, c’est uniquement possible au sein de la sphère privée, et les foyers qui s’y penchent sont à la marge. Cela demande des contraintes logistiques familiales extrêmement difficiles. Et rien n’est fait pour les aider”.

Ici se situe justement le souci : “les entreprises n’ont pas d’intérêt à réduire leurs emballages” continue la spécialiste. “Le conditionnement fait partie de l’industrie, crée des emplois. Une politique écologique consisterait à dire à ses entreprises ‘fermer vos usines’. Ce n’est pas possible”.

Besoin de consom’acteurs

D’après Sylvie Lupon, la prise de conscience ne peut venir que du citoyen, comme Claire Poirier, qui essaie de faire bouger le système. “Or les lobbys de consommateurs sont très peu puissants”.

Alors l’écologiste émet une hypothèse : “dans une société capitalistique comme la nôtre, il faudrait migrer d’une économie de production à une économie de service”. Fini l’obsolescence programmée, il ne s’agirait plus de vendre le plus de machines possibles, mais de pérenniser leur utilisation en proposant par exemple un abonnement de réparation à vie. Ainsi, on sauvegarderait l’emploi et la croissance avec une devise :

Le meilleur déchet est celui qui n’existe pas.