40 mars, jusqu’où ira Nuit debout ?

nuit debout
Ils étaient 110.000 selon les syndicats (entre 18.000 et 20.000 manifestants selon la police), en ce 40 mars Place des Convergences. Ce jargon un peu spécial, c’est celui de Nuit Debout, un regroupement de citoyens qui planche sur un nouveau “projet de société”. En réalité, nous sommes le 9 avril Place de la République, et c’est un mouvement bien organisé qui se met en place.

Pour l’occasion, une vingtaine de stands sont montés de manière professionnelle ou plus amatrice. D’un côté, les chapiteaux de l’organisation qui encadrent la manifestation, puis des associations venues défendre leurs idées, et enfin des initiatives indépendantes pour faire vivre la place.

Cela fait 10 jours que les Nuits-deboutistes se relaient. En cercle, ils débattent sur différents thèmes. Les afflux varient d’une petite centaine à des dizaines de milliers de personnes pour les grands soirs de manifestation.

L’élément déclencheur se situe à cinq kilomètres de là, à l’Assemblée : le projet de loi El-Khomri. Ce texte entre en totale contradiction avec les valeurs d’une partie de la jeunesse. Celle qui prône le partage et invente une nouvelle économie, plus collaborative et solidaire, se voit proposer une libéralisation du marché du travail.

Mais comme le dit Geoffrey Pleyers dans The Conversation, ce n’est que “une ‘étincelle’ qui va mettre le feu aux poudres” :

L’avant-projet de loi est devenu cette étincelle indispensable pour initier une mobilisation, dont les causes et revendications sont bien plus profondes.”

Si c’est la force du mouvement, il en va aussi de sa faiblesse. Place de la République, ce 9 avril, les principaux débats qui animent notre société depuis plusieurs années étaient présents : conflit israélo-palestinien, France-Afrique, Féminisme debout, Droit Au Logement, association anarchiste, “étudiants en colère” ou encore “lycéens en colère”… Une volonté de la part des initiateurs : que tout à chacun puisse venir s’exprimer et débattre.

Difficile alors de voir émerger une “pensée solide”. Cette expression est employée par Cassien, alias Aliv, un street-artist impliqué dans la Commission Communication du mouvement :

On a arrêté de se limiter à une seule lutte en disant ‘on est pour ça ou contre ça’ (…) afin de construire un nouveau modèle qui répondrait plus aux valeurs humaines.”

Mais à la question “comment mettre en place ce nouveau modèle ?”, la réponse se fait attendre. “La Nuit debout, c’est une vraie direction à prendre. Après si c’est pour s’intégrer dans la démocratie qui existe déjà, ce serait proposer un parti – ce n’est pas du tout ce qui me botte moi personnellement – ou alors proposer carrément un nouveau style de société”.

Une nouvelle “agora”

Loïc Blondiaux définit ces échanges par le terme d’ “assemblée”. Pour le chercheur au Centre Européen d’Etudes Sociologiques et de Science Politique de la Sorbonne (CESSP), “il y a une volonté à la fois de promouvoir les demandes de l’assemblée par une forme de parole, d’intelligence politique mais aussi la possibilité pour chacun des participants d’exprimer son point de vue. L’importance se situe au milieu de la ville : signe qu’une autre figure du peuple est possible, autre que celle des médias”. Des symboles que les citoyens commencent à bien maîtriser :

Il existe aujourd’hui une certaine ingénierie de la parole”.

Héritée des “agoras” grecques, elle semble revenir en cette époque contemporaine, avec autant d’enjeux. “Ce savoir-faire existe sur le long terme. Les techniques d’organisation ont pu être utilisées dans d’autres contextes historiques. L’assemblée est disponible et de plus en plus raffinée grâce aux mouvements altermondialistes et des Indignés”.

Débattre, sans débouchés

Le mouvement serait alors pensé contre la politique actuelle, dans son essence même : “L’organisation est efficace, la parole circule” explique Loïc Blondiaux. “Des modérateurs sont d’ailleurs présents pour ça. Tout le monde peut prendre la parole, les interventions sont minutées et rythmées par un langage des gestes. Cela rend l’instrumentalisation difficile”.

Et justement, l’aboutissement du mouvement est ailleurs. Le chercheur continue : “il est très difficile de faire émerger des idées (…) ainsi que de produire une forme de point de vue commun, clair et sans ambiguïté. Ce serait de fait exclure une partie des participants. D’ailleurs, il n’est pas sûr que tous les participants aient envie que cela débouche sur un programme. Il s’agit de favoriser la liberté de parole à la construction d’une plateforme.”

Débattre et discuter se différencient de l’envie de s’organiser et de déboucher à une action commune”.

La finalité se trouverait alors dans l’expérimentation d’une “politique autrement”. Selon le spécialiste, Nuit Debout montre que les citoyens sont capables de rayonner politiquement sans se donner des représentants puissants : “l’initiative rend visible des idées innovante.”

Pour Anne-Claire Ruel, conseillère en stratégie d’opinion et enseignante à l’Université de Cergy, il s’agit de “hacker la politique” : “désormais, c’est collectivement que les activistes ou les simples administrés interpellent les politiques pour en finir une bonne fois pour toutes avec leur système vertical et infantilisant”.

David Graeber, anthropologue, et professeur à la London School of Economics, parle, lui, de “délégitimisation” des politiciens : “Le refus de s’insérer dans l’ordre politique existant ne signifie pas que ces mouvements ne visent pas à avoir des prolongements législatifs. Mais ils ne cherchent pas à y parvenir en courtisant, ni même, d’ailleurs, en dénonçant les politiciens, mais en les menaçant de la perspective d’une totale délégitimisation.”

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